Salta al contenuto principale
  • Home
  • Contattaci
  • Sostienici
  • 5 x mille

Form di ricerca

  • IT
  • FR
  • EN
  • ES
  • PT
  • DE
  • 文
  • EL
  • 日本語

Pinelli una storia Venezia 1984 Crocenera anarchica

Home Centro studi libertari - Archivio G. Pinelli

Visto che non viviamo più i tempi della rivoluzione, impariamo a vivere almeno il tempo della rivolta - Albert Camus

  • Home
  • Contattaci
  • Sostienici
  • 5 x mille
  • Chi siamo
    • Il CSL - Informazioni pratiche
    • Storia del CSL
    • Giuseppe Pinelli
    • Metodologia – Storia dal basso
  • Navigazione
    • Eventi - Iniziative
    • Bollettino
    • Fondi archivistici
    • eArchive - Progetti digitali
    • Ricerche e temi
    • Persone
    • Focus - Approfondimenti
    • Gallery - Video - Percorsi visuali
    • Edizioni e pubblicazioni
  • Risorse per la ricerca
    • Catalogo della biblioteca
    • Fondi archivistici
    • Catalogo ReBAL
    • Risorse FICEDL
    • Periodici
  • Novità e materiali
    • Novità e annunci
    • Chicche e documenti d'archivio
    • Tutti i materiali

García Vivien - Postanarchisme

IT

 

Postanarchisme

di Vivien García

 

Le terme « postanarchisme » est ambigu. Il a beau être employé de plus en plus fréquemment en matière de théorie politique, ses usages et refus d'usage restent parfois troubles.

L'emploi qui en sera fait ici ne dérogera pas à la règle. Il sera approximatif dans la mesure où il fera référence à des travaux que leurs auteurs ne désignent pas toujours comme postanarchistes et laissera de côté d'autres travaux se qualifiant, eux, comme tels. Ces approximations ne constitue pas pour autant des insuffisances. Le but de cette intervention n'est pas de mener une description prétendant exprimer une vérité univoque du postanarchisme. Il s'agit plutôt de minorer certaines divergences afin de mettre au jour quelques-unes des perspectives incontestablement fondamentales et communes aux différentes expressions de cette entreprise théorique, mais surtout d'apprécier les conséquences qu'elles impliquent quant à la compréhension de l'anarchisme et sa perttinence pour les pratiques politiques contemporaines.

 

Origines du mot « postanarchisme »

 

Du point de vue généalogique, le mot « postanarchisme » apparaît pour la première fois dans un court texte publié par Hakim Bey en 1987 : Post-Anarchism Anarchy. L'essentiel du propos tenu réside en une critique des fétichisations, opérées par quelques anarchistes, de certains faits et idées propres à l'histoire de leur mouvement politique. Le texte avance une critique acerbe. Néanmoins, il serait erroné de déceler un mépris de Bey pour l'anarchisme, il s'agit plutôt, par la provocation, d'amener à une réaction. Bey affirme en effet : « de tous les "systèmes politiques", l'anarchisme (malgré ses défauts et précisément parce qu'il n'est ni politique ni un système) est le plus proche de notre compréhension de réalité »[1]. Son texte, loin de prétendre être la première pierre initiant l'élaboration d'un postanarchisme, propose plutôt d'inviter « à changer l'anarchisme de l'intérieur »[2].

 

Postsrtucturalist anarchism

 

Contexte

Paradoxalement, si l'on veut savoir de quoi le postanarchisme est le nom, il faut pendant un temps oublier ce mot et s'intéresser à un livre publié en 1994 par l'universitaire américain Todd May : The Political Philosophy of Poststructuralist Anarchism (Philosophie politique de l'anarchisme poststructuraliste)[3].

Pour comprendre le contexte dans lequel son ouvrage a été élaboré, il faut aussi savoir que c'est presque par hasard que ses recherches croisèrent l'anarchisme. Un jour qu'il se rendait à un congrès de philosophie, discutant avec un collègue de ce en quoi pouvait consister une théorie politique poststructuraliste, son interlocuteur lui fit remarquer que ce qu'il avançait ressemblait, à son avis et bien qu'il ne soit pas connaisseur, fortement à l'anarchisme. De cette discussion naquit un questionnement dont un article, intitulé « La Théorie politique poststructuraliste est-elle anarchiste ? »[4], fût une première expression. S'ensuivit l'ouvrage The Political Philosophy of Poststructuralist Anarchism.

Pourtant les enjeux de cette nouvelle théorie ne sont eux-même, a priori, pas anarchistes. Il sont plutôt propres à un problème politique plus général qui s'est posé à la philosophie politique étasunienne au début des années 90.

Todd May le pose ainsi à partir :

 

  • D'un constat : celui que l'histoire politique du XXe siècle, à quelques épiphénomènes près, peut se résumer à un affrontement entre le marxisme et le libéralisme et que les flagrants échecs des sociétés inspirées par le marxisme ont porté un coup fatal à cette théorie politique.
  • D'un désir de nouveauté théorique,  par la mise au jour une politique qui s'accorderait avec le monde tel qu'il est aujourd'hui, tout en refusant de penser que le libéralisme est devenu un horizon indépassable.
  • D'un parti pris, celui du refus d'un retour au marxisme, tout en conservant en partie l'idéal de transformation sociale qui le portait.

 

En somme, il s'agit d'aboutir à une philosophie politique qui refuse de choisir entre un marxisme dont l'histoire aurait en pratique montré les limites et une position prônant la démocratie libérale comme marque de la fin de l'histoire. La perspective poststructuralisme semble y échapper, à travers sa thématique générale de la « crise de la représentation » se déclinant, entre autres, autour d'une critique des idées de sujet parlant, de rationalité à l'œuvre dans l'histoire ou de réalité objective par-delà les signes.

Dans ce questionnement, l'anarchisme n'a alors de place qu'à travers l'intuition qu'il peut constituer une sorte de répondant pratique à cette théorie. Après tout, il a bien mené, depuis ses origines, une critique de la représentation en matière de politique. Il a critiqué, lui aussi, dès le XIXe siècle le libéralisme comme marxisme. C'est peut-être pour cela qu'il a pu par ailleurs afficher d'importantes affinités avec les mouvements sociaux successifs aux évènements de Mai 1968, alors que le marxisme y trouvait un facteur supplémentaire de déclin.

Pourtant, la lecture que fait Todd May des auteurs qu'il considère comme les pères de l'anarchisme (majoritairement Bakounine et Kropotkine) l'oblige à abandonner l'anarchisme en tant que tel et ce malgré l'espoir dont il semblait porteur. La philosophie qui détermine les pratiques anarchistes ne s'accorde pas avec les exigences du poststructuralisme. Nous y reviendrons.

Ce qu'il est nécessaire de retenir pour l'instant, c'est que la démarche de Todd May n'émane pas de l'anarchisme, ni même de l'univers politique à proprement parler. Elle ne tisse, en outre, presque aucun lien avec quelques pratiques politiques passées ou à venir. Todd May se contente de promouvoir quelques principes éthiques. De ce fait, ce n'est probablement pas un hasard si The Political Philosophy of Poststructuralist Anarchism, paru en 1994, passa inaperçu ou du moins ne provoqua que peu de réactions dans les milieux anarchistes pendant plusieurs années. Todd May n'a d'ailleurs pas persisté dans une élaboration systématique de son anarchisme poststructuraliste. Ses écrits postérieurs peuvent y faire écho, mais ils traitent de questions de philosophie plus générales comme celle de la différence ou de la morale dans le cadre du poststructuralisme ; on dénombre aussi des commentaires et interprétations de Foucault, Deleuze ou encore Rancière.

 

From Bakunin to Lacan

 

Contexte

Ce n'est que sept ans après la publication de The Political Philosophy of Poststructuralist Anarchism,en 2001 donc, que va paraître un nouveau livre déterminant pour le postanarchisme : From Bakunin to Lacan (De Bakounine à Lacan)[5]. Il est, lui aussi, écrit par un universitaire : Saul Newman. On y retrouve plusieurs points communs avec le livre de Todd May : les positions philosophiques fondamentales sont partagées, les analyses concernant l'anarchisme se recoupent. Quelques références directes à The Political Philosophy of Poststructuralist Anarchism ainsi qu'un remerciement à l'adresse de Todd May sont effectués.

Mais cet ouvrage apparaît dans un contexte politique un peu différent. Il est publié en pleine émergence du mouvement dit « altermondialiste ». A l'époque, beaucoup ont pensé alors que la page de l'histoire occupée par les diverses composantes de la gauche traditionnelle était définitivement tournée, qu'il fallait désormais prendre acte de l'arrivée en scène de nouveaux mouvements sociaux. Cette situation, souvent décrite comme inédite, semblait nécessiter un appui théorique qui prendrait en compte toute la nouveauté du phénomène. On retient généralement, comme réponse à cet appel, le diptyque constitué par Empire et Multitude, les deux ouvrages de Toni Negri et Michael Hardt. Leur succès masque celui que connurent certains autres livres à la même période, notamment, Hegemony and Socialist Strategy (soit en français : Hégémonie et stratégie socialiste) de Laclau et Mouffe. Certes, celui-ci avait été publié pour la première fois en 1985. Mais entre temps, la chute de l'Union Soviétique et la transformation, en conséquence, d'une partie des mouvements sociaux offraient à l'ouvrage les conditions d'une lisibilité nouvelle. Une seconde édition lui fut ainsi consacrée en 2001.

 

Postmarxisme

Le projet postmarxiste qu'on y trouve paraît en effet recouper certains questionnements contemporains : il consiste à « sauver » le marxisme de son apparente obsolescence sans en abandonner l'aspiration première d'un futur égalitaire et débarrassé de l'exploitation. Concrètement, il s'agit de décentrer l'analyse et les pratiques politiques de la lutte des classes comme principal, sinon unique horizon. Pour Laclau et Mouffe, la primauté que le discours marxiste confère à l'économie l'amène à mépriser une multitude de mouvements sociaux, qui, bien que partageant avec lui une même volonté émancipatrice restent exclus de ses schèmes d'explication (mouvements féministes, mouvements écologistes, mouvements homosexuels, mouvements anti-racistes...). Dans cette perspective (comme dans celle de Negri d'ailleurs) le poststructuralisme constitue le moyen de dépasser les analyses marxistes pour mettre au jour une pensée en phase avec l'apparente configuration nouvelle des mouvements sociaux. Ledit courant philosophique cherche à penser l'incontrôlable, ce qui résiste à la structure ; il semble parfait pour appréhender ces nouvelles pratiques sociales résistant à la pensée révolutionnaire classique.

 

Le sens nouveau du mot postanarchisme.

From Bakunin to Lacan peut être compris comme une transposition de la réflexion postmarxiste à l'anarchisme. Outre qu'il paraît la même année que la seconde édition de  Hegemony and Socialist Strategy, son avant-propos est signé de la main d'Ernesto Laclau et Saul Newman confesse que « le projet postmarxiste de Laclau et Mouffe a été une référence importante pour [lui] »[6]. En partie par analogie, il qualifie son travail de postanarchisme initiant l'usage actuel du terme. Selon Jason Adams, fondateur de site et liste de discussion sur internet concernant le postanarchisme, à partir de ce moment là on peut nommer postanarchiste tout « dépassement théorique[7] de l'anarchisme classique vers une théorie hybride consistant en une synthèse de concepts et d'idées propres à la théorie poststructuraliste comme le posthumanisme et l'anti-essentialisme »[8].

Si l'anarchisme classique est passé au travers des erreurs du marxisme pointées par le postmarxisme, et si en cela il conserve une certaine pertinence, il n'en résiste pas pour autant à la critique du poststructuralisme. Les pistes pour une critique de l'anarchisme qu'avait initié Todd May se trouvent systématisées. On peut exposer la critique postanarchiste de l'anarchisme comme suit :

 

  • Concernant la question du pouvoir, l'anarchisme ne serait qu'une radicalisation du libéralisme. Pour les anarchistes, le pouvoir ne serait qu'un ensemble de restrictions portées sur les actions et la liberté des individus. La distinction entre anarchisme et libéralisme reposerait simplement sur le fait que l'anarchisme ne propose pas de réduire au minimum les dégâts provoqués par le pouvoir. Il préférerait en finir définitivement avec le pouvoir par l'édification d'une société nouvelle reposant sur des institutions non coercitives.
  • L'anarchisme serait empêtré dans l'anthropologie essentialiste propre à la pensée moderne. Son opposition au pouvoir aurait comme point d'ancrage nécessaire la conception d'une nature humaine essentiellement bonne. La destruction du pouvoir permettrait la pleine expression de cette nature et l'avènement corollaire d'une société pacifiée et harmonieuse. En quelque sorte l'anarchisme serait un renversement symétrique de la pensée de Hobbes qui, si on la décrit de façon caricaturale, considère l'homme comme un loup pour l'homme.
  • Un optimisme historiquequi marquerait une croyance sans limites dans une évolution positive de l'humanité impulsée par la science moderne. L'anarchismes'avérerait volontiers scientiste.
     

De ces positions, le postanarchisme prend le contre-pied :

 

  • La question du pouvoir, n'est pensable qu'à partir du legs foucaldien. Il faut oublier le schéma classique, vertical, d'un pouvoir qui se déploie dans l'espace social de façon pyramidale et le penser selon le modèle horizontal du réseau, comme un ensemble de relations qui s'entremêlent. Le pouvoir n'est plus une substance que se partageraient certains privilégiés et dont les autres seraient dépourvus. Il circule et s'immisce dans des relations dans lesquelles on ne soupçonnait même pas sa présence. « Le pouvoir vient d'en bas ; c'est à dire qu'il n'y a pas au principe des relations de pouvoir, et comme matrice générale,une opposition binaire et globale entre les dominateurs et les dominés »[9]. De même, le pouvoir n'est plus simplement compris sur un mode « juridico-discursif » : ses effets ne sont pas simplement suppressifs ou coercitifs. Le pouvoir n'est plus seulement ce à quoi l'on doit résister ; de façon moins directement perceptible, il est aussi ce qui crée les formes de résistance qui se dressent contre lui : « là où il y a pouvoir, il y a résistance et pourtant, ou plutôt par là même, celle-ci n'est jamais en position d'extériorité par rapport au pouvoir »[10] Et Tood May de conclure : « si le pouvoir crée sa propre résistance, alors la libération de formes spécifiques du pouvoir doit prendre en compte le type de résistance qui y est engagé, au risque de répéter ce à quoi l'on cherche à échapper »[11].
  • L'idée d'une nature humaine en plus de pouvoir se révéler oppressive est une fiction. Elle devient impensable dès lors qu'est sapée l'idée moderne de sujet. Nietzsche avait présenti que « nous sommes une multiplicité qui s'est construite sur une unité imaginaire »[12]. Le sujet, pièce centrale de la modernité, n'a plus de sens une fois dévoilées les illusions de la conscience, lorsque l'on sait que le moi n'est pas autre chose qu'un piège de la grammaire. Ce sujet que l'on veut principe et agent n'est en fait qu'un effet, jamais fixé, des relations de pouvoir dans une perspective foucaldienne ou dans une perspective dérridéenne, d'un système de différance[13]. Là où la modernité estime assister à l'action de sujets, il faut s'efforcer de ne voir que des réseaux de pratiques contingentes de constater que des choses se passent, que des évènements surviennent.
  • L'effacement de la subjectivité porte une autre conséquence. Le sujet moderne n'était pas simplement agent, il était aussi principe de la connaissance, fondement de la science. Or le postanarchisme traque les idées de rationalité et d'universalité si prisées par les Lumières. La science n'est pas essentiellement bonne, elle n'amène pas nécessairement d'évolution positive de l'humanité. L'histoire du vingtième siècle, malgré les fulgurants progrès que la rationalité y a connus, a aussi été le terrain d'une barbarie jusqu'alors inégalée. La pensée devrait contempler l'édifice achevé de la modernité de l'extérieur, l'interrogeant avec le regard étranger de la non-appartenance. Elle devrait se méfier des « métadiscours » justifiant une prétendue toute puissance de la Raison.

 

Rapide présentation

On pourrait s'arrêter là pour ce qui en est de la présentation du postanarchisme. A travers ce qui vient d'être exposé, on en sait suffisamment pour comprendre la matrice réflexive à l'intérieure de laquelle se déploie l'ensemble des productions postanarchistes.

Nous nous arrêterons cependant sur le livre de Lewis Call intitulé Postmodern Anarchism[14] (Anarchisme postmoderne). Publié un an après l'ouvrage de Newman, en 2002,  il est, lui aussi, écrit par un universitaire. Si, à aucun moment ce dernier ne qualifie son travail de postanarchiste, il n'en adopte pas moins une posture philosophique similaire à celle des écrits précédemment évoqués. Postmodern Anarchism ne fait pas vraiment montre d'originalité, néanmoins il nous semble révélateur de certains aspects du postanarchisme qui n'étaient pas perceptibles immédiatement jusqu'alors.

D'abord, il permet de mettre en valeur un aspect fondamental quant aux usages du corpus théorique de référence du postanarchisme. On a déjà dit que May et Newman ont systématiquement recoursà des auteurs que l'on qualifie parfois de poststructuralistes et/ou de postmodernes. On a cependant fait silence sur le contexte dans lequel ils lisent ces ouvrag. Ce contexte c'est celui de l'engouement outre-Atlantique pour ce que l'on appelle là-bas French Theory. L', ne vise pas simplement à faire références aux oeuvres de Foucault, Derrida, Deleuze, Baudrillard, Lyotard ou Lacan tel que le lecteur européen et en particulier français peut les comprendre. Elle invite plutôt à prendre en compte leur réappropriation par toute une partie de la culture nord-américaine. Celle-là se caractérise en particulier par le rapprochement, à première vue difficile de ces théories, à cause de leurs différences, voire leurs oppositions. Cela peut en effet sembler périlleux de réunir, comme si elle parlaient d'une même voix la "du pouvoir" foucaldienne, la "dissémination" des traces chez Derrida, les "flux" et "branchements" sur le plans d'immanence deleuzien et "l'espace hyperréel" de la simulation baudrillardienne.Mais par-delà la philosophie, et c'est ce qui est saillant dans l'ouvrage de Lewis Call, la French Theoryest faite d'affinités avec tout un pend de la (contre-)culture étasunienne, s'exprimant entre autres dans la littérature cyberpunk.Postmodern Anarchismmet sur le même plans les philosophes précédemment cités et les dimensions politiques que l'on peut déceler dans les romans de William Gibson et Bruce Sterling.

 

Quelles pratiques ?

Un autre aspect spécifique à l'oeuvre de Lewis Call est sa portée pratique. Todd May et Saul Newman s'aventuraient à peine à quelques prescriptions éthiques, Lewis Call esquissent ce que pourraient être des politiques postanarchistes. Le fondement de celles-ci doit reposer sur l'idée que la gauche « doit tirer une bonne fois pour toutes, les leçons de Lénine, Staline, et Mao : l'action macropolitique, même bien intentionnée, ne produit pas de libération significative »[15]. Cela ne signifie pas pour autant que toute pratique radicale soit condamnée à l'échec, mais il faut, pour Call, en finir avec les actions de masse.

Toutefois, on remarquera que les propositions de l'anarchisme postmoderne sont surtout contre-culturelles. Outre le projet de « nous reprogrammer ou de nous redessiner nous-mêmes »[16] et de nous lancer dans une « économie du don » inspirée par Mauss et Bataille, dont les réseaux  semblerait un bon exemple, éloge est fait de la pratique situationniste du détournement. L'importance du graffiti est aussi soulignée, les murs du Paris de 1968 étant perçus comme une « insurrection des signes »[17]

C'est sans surprise que les politiques qui pourraient constituer l'effectivité politique du postanarchisme sont devenues le principal enjeu de bien des textes postanarchistes postérieurs à ceux que nous venons de présenter. Ce n'est pas un hasard si les réflexions postanarchistes les plus récentes se décentrent souvent de la philosophie pour se tourner un vers la sociologie et rechercher, dans les mouvements politiques radicaux contemporains, des répondants pratiques aux théories postanarchistes. Le livre de Richard Day Gramsci is Dead (Gramsci est mort)[18] en constitue l'exemple le plus frappant. Le problème, et nous renvoyons ici à notre article Du postanarchisme au débat anarchiste sur la postmodernité (à paraître dans Libertaria), est que très souvent la théorie postanarchiste ne fait pas miroir à l'endroit des communautés politique dont elle chante les louanges. Certaines d'entre-elle y sont même farouchement opposées.

Pourquoi une telle situation est-elle possible ? Il faut pour le comprendre avancer quelques pistes critiques.

Ce qu'il faut d'abord souligner c'est le caractère principalement théorique de l'entreprise postanarchiste. Ses origines nous indiquent qu'elle n'a rien d'une intervention politique, nécessitée par une action en contexte. Il s'agit davantage d'une tentative de clarification et de définition conceptuelle aboutissant à une théorie certes normative, mais ne s'aventurant pas, ou rarement et indirectement, sur le terrain proprement pratique. Certes, les propos alors développés n'aspirent pas à une simple fonction contemplative. Todd May, en particulier, revendique une réflexion opposée à la conception classique de la philosophie politique en particulier concernant la démarcation séparant philosophie et programmes politiques[19]. Ces deux pôles, pour lui, ne sont pas antagonistes par nature et il est important que les points de vue qu'ils recouvrent s'enrichissent l'un l'autre. Mais malgré cette louable perspective, l'ouvrage de Todd May, ainsi que l'ensemble des écrits postanarchistes, témoignent, dans leur aspect descriptif, des catégories et méthodes de la philosophie politique la plus classique qui soit.a théorie joue contre les pratiques, l'inconditionné des concepts contre les variations des discours politiques... L'anarchisme n'est traité que comme une philosophie politique de plus ou pour citer Saul Newman comme « un système philosophique qui compte une théorie du pouvoir, de la subjectivité, de l'histoire de la liberté de la société et une théorie éthique »[20].

Défendre une telle posture est pourtant insensé ; c'est ignorer que l'anarchisme en tant que politique justement s'est formé et se forme encore, comme pratique, parfois très loin voire contre la philosophie. D'ailleurs une grande part de ce qui fait son originalité tient à ce qu’il ne dépend pas d’une situation unique, d'un théoricien unique, contrairement d'ailleurs au marxisme, mais de prises de position multiples, différentes et divergentes, d’auteurs singuliers dans leurs points de vue et se contredisant souvent eux-mêmes et entre eux.

Du point de vue épistémologique, le discours postanarchiste se révèle vite fallacieux. Il ne fait pas cas de la nature de écrits anarchistes ; leur visée d'intervention politique est ignorée, leurs contenus sont appréhendés comme témoignant d'une spéculation d'orientation politique. Il fait l'économie du contexte, de la particularité, mais surtout place sur un même plans concepts politiques et concepts philosophiques alors que les premiers visent à chasser la polémique ou tout du moins à éliminer l'équivoque alors que les seconds sont « chargés d'une histoire très lourde et condui[sen]t autant l'acteur à déférer aux usages sémantiques qu'à donner libre cours à son pouvoir de modification, d'innovation »[21]. Dans les politiques, autour des mots se tissent des effets de sens inconnus de la philosophie politique.

Dans les écrits postanarchistes, les textes des dits « grands » auteurs anarchistes sont considérés comme instigateurs : les politiques sont évacuées puisqu'elles ne sont considérées que comme des effets dans un rapport de causalité allant sans détours de la doctrine à l'action. L'anarchisme dont nous parlent les postanarchistes n'est rien d'autre qu'un modèle abstrait[22] qui n'a pas d'occurrence effective.

 

Bibliographies postanarchistes

La preuve la plus parlante de cette construction postanarchiste d'un anarchisme qui n'existe nulle part, même pas dans les textes, se trouve dans les bibliographies des ouvrages postanarchistes. On remarquera l'utilisation abusive qu'elles signalent des recueils d'oeuvres choisies d'auteurs, décontextualisant les textes utilisés.

A l'entrée Bakounine, on ne retrouve comme œuvre complète commune à May, Newman et Call que Dieu et l'Etat. On peut d'ailleurs noter que ce texte n'est pas un essai de Bakounine mais une recompilation réalisée de manière posthume par Elisée Reclus de divers fragments de L'Empire Knouto-germanique et la révolution sociale. Bien qu'intéressant il n'est cependant pas à même de représenter toute la pensée de Bakounine mais surtout, par les coupures qu'il met en place, il instaure des raccourcis qui parfois transforment le sens de certains passages. Lewis Call et Saul Newman, eux, explorent un peu plus la pensée de l'anarchiste russe et rajoutent à leur bibliographie Etatisme et anarchie. Ce livre est aussi la seule œuvre complète de l'anarchiste russe que cite Richard Day. Nonobstant, la majorité des références que les postanarchistes lui consacrent sont tirées de recueils d'écrits choisis en particulier le Selected Writings d'Arthur Lenning. Il n'est pas difficile de souligner les limites d'une telle attitude. Dans le champ de la philosophie qui prendrait au sérieux une étude critique sur Nietzsche qui n'utiliserait qu'Ainsi parlait Zarathoustra, et se suffirait d'une compilation de ses autres écrits ? D'autant plus que les autres anarchistes convoqués souffrent à peu près tous du même traitement.

Kropotkine est souvent cité (chez May et Newman) à partir d'un recueil de ses pamphlets. Il faut cependant noter que pour cet auteur particulier Newman se sépare des autres postanarchistes en incluant à sa bibliographie la plupart des œuvres de l'anarchiste russe dans leur version intégrale. Richard Day lui aussi réserve une place particulière à Kropotkine qu'il lit abondamment... Mais on s'étonnera peut-être de savoir qu'il en fait, comme Landauer, un précurseur sous certains aspects du postanarchisme.

Enfin, Proudhon n'est, quant à lui, même pas présent dans les bibliographies de Call et Newman. Il n'est cité chez May et Day, surtout à travers son Idée générale de la Révolution au XIXe siècle. Aucun autre auteur anarchiste « classique » n'est ici convoqué (à l'exception du cas particulier de Stirner chez Newman). Certes, ces travaux sont aussi étoffés par quelques références à des penseurs contemporains comme Murray Bookchin, ou Colin Ward, mais aucune référence importante n'est faite aux différentes pensées anarchistes qui virent le jour entre le début du vingtième siècle et notre contemporanéité. Les termes de « syndicalisme-révolutionnaire » ou d'« anarcho-syndicalisme » sont introuvables chez May, Newman et Call.

Les postanarchistes, qui plaident en faveur de la méthode foucaldienne de l'archéologie, oublient, dans leurs travaux sur l'anarchisme, un élément fondamental de cette même méthode. S'attachant à quelques grands auteurs, ils délaissent les archives !

Partant, il est facile de mener, au tribunal autoproclamé de la French Theory, un jugement expéditif prétendant tourner la page sur plus d'un siècle d'aventures politiques. Mais à quel prix ? Probablement celui d'une inconsistance pratique nourrie des illusions d'une autosuffisance théorique.

Il ne faut cependant pas ce méprendre, la démonstration qui vient d'être faite n'a pas pour conséquence d'affirmer que la philosophie et les politiques, et en particulier seraient des domaines incommensurables. Et qu'il faudrait laisser chacun d'entre-eux dans leur coin. L'anarchisme n'aurait aucun intérêt à bannir la philosophie ; il ne l'a d'ailleurs jamais fait. Si Bakounine même lorsqu'il a annoncé avec La Réaction en Allemagne et les lettres qu'il a adressé à Ruge en 1843, sa sortie de la philosophie, ses textes ont toujours conservé une coloration philosophique, aussi bien dans leurs références que dans l'usage de certains concepts. Plus généralement, les anarchistes, souvent grands lecteurs[23], n'hésitent en aucun cas à s'approprier les œuvres et discours philosophiques — et pas seulement ceux appartenant au champ étriqué de la seule philosophie politique. Ils ne le font pas cependant sur le mode d'une exégèse contemplative, mais dans une perspective politique, en faisant surgir de nouveaux effets de sens. Ainsi, l'anarchisme peut se reconnaître à certains moments de son histoire dans divers textes ou concepts philosophiques auxquels il fait exprimer des situations d'alors et ce dont ses acteurs sont porteurs. Pour autant, il ne s'y réfère jamais comme à des théories premières dont il faudrait déduire des conséquences pratiques, à partir desquelles on devrait aménager des mises en œuvre. Cela n'interdit pas le recours à des auteurs qualifiés par certains de poststructuralistes, mais avec une nuance peut-être, celle d'éviter un travers que l'on retrouve parfois chez les postanarchistes, celui de se suffire d'une vulgate, et de ne voir chez un auteur aussi riche que Foucault, que les quelques pages de L'Histoire de la sexualité qui donnent une définition du pouvoir.

 

Notes

[1]    Ibid. Nous traduisons : « Of all "political systems," anarchism (despite its flaws, & precisely because it is neither political nor a system) comes closest to our understanding of reality »

[2]    Loc. Cit. « concentrate on changing anarchism from within »

[3]    May, Todd. The Political Philosophy of Poststructuralist Anarchism. University Park: Pennsylvania State University Press, 1994.

[4]    May T., « Is Post-Structuralist Political Theory Anarchist? », in Philosophy & Social Criticism, vol. 15, n°2,1989,  pp. 167-182.

[5]    Newman S., From Bakunin to Lacan : Anti-Authoritarism and the Dislocation of Power, Lanham, Lexington Books, 2001.

[6]    Evren S., Kiziltug K., Kosova E., Newman S., Interview with Saul Newman, [en ligne]. Disponible sur : http://www.livejournal.com/community/siyahi/ [consulté le 11 juillet 2008].       Nous traduisons : « Laclau and Mouffe's post-Marxist project was an important reference for me ».

[7]    Nous soulignons au regard de notre argumentation à venir.

[8]    Loc. Cit.       Nous traduisons : « a theoretical move beyond classical anarchism, into a hybrid theory consisting of an synthesis with particular concepts and ideas from poststructuralist theory such as post-humanism and anti-essentialism ».

[9]    Voir Foucault, Michel. Histoire de la sexualité. La volonté de savoir. Paris: Gallimard, 1976, p. 124.

[10]  Ibid. p.125-126.

[11]  May, The Political Philosophy of Poststructuralist Anarchism, p. 73.

[12]  La Volonté de puissance II p.177

[13]  Le a de la différance rappelle la temporisation, le détour, le délai par lequel l'intuition, la perception, la consommation, en un mot le rapport au présent, la référence à une réalité présente, à un étant, sont toujours différés. Différés en raison même du principe de différence qui veut qu'un élément ne fonctionne et ne signifie, ne prenne ou ne donne « sens » qu'en renvoyant à un autre élément passé ou à venir, dans une économie des traces.

[14] Call L., Postmodern Anarchism, Lanham, Lexington Books, 2002.

[15]  Ibid., p. 51. Nous traduisons : « The Left must learn once and for all the lessons of Lenin, Stalin, and Mao: macropolitical action, however well-intentioned, does not produce meaningful liberation. The attempt to seize control of the state, to direct the flow of history in the name of some ill-defined class of supposedly rational proletarian subjects, is doomed to failure ».

[16]  Ibid., p. 52. Nous traduisons : « reprogram or redesign ourselves ».

[17]  Ibid., p. 103. Nous traduisons : « insurrection of signs ».

[18]  Day R., Gramsci is Dead: Anarchist Currents in the Newest Social Movements, Toronto / Londres, Between the Lines / Pluto Press, 2005.

[19]  Voir May T., The Political Philosophy of Poststructuralist Anarchism, p. 11.

[20]  Newman, From Bakunin to Lacan, p. 37. “[anarchism] is a philosophical system that incorporates theories of power, subjectivity, history, freedom, ethics, and society”

[21]  Voir Jaume L., « Méthode d'interprétation des textes politiques. Le cas Guizot : étude d'une forme stylistique politique », s.d. [en ligne]. Disponible sur : http://www.dvpu.uvsq.fr/Jus%20Politicum/1-6-Jaume.pdf é le 01 janvier 2009].

[22]  Et plutôt que de reproduire ici une critique de cette compréhension de l'anarchisme nous renvoyons à notre ouvrage mais aussi à : Cohn J. et Shawn W., « What's Wrong With Postanarchism? »  [en ligne]. Disponible sur : http://libertarian-library.blogspot.com/2007/07/cohn-and-wilbur-whats-wrong-with.html [consulté le 11 juillet 2008]. Villon S. K. « Post-anarchism or simply post-revolution? » [en ligne]. Disponible sur :  http://www.infoshop.org/inews/article.php?story=04/11/26/8462989 [consulté le 11 juillet 2008]. Anonyme (militant de la Zabalaza Anarchist Communist Federation of Southern Africa), « Sucking the Golden Egg: A Reply to Newman » [en ligne]. Disponible sur :  http://www.ainfos.ca/03/oct/ainfos00172.html [consulté le 11 juillet 2008].

[23]  Plusieurs études sociologiques depuis le début du XXe siècle en ont fait le constat. Celui-ci a été réitéré par Mimmo Pucciarelli qui qualifie les anarchistes de grands « liseurs ». Pucciarelli M., Les Libertaires de l'an 2000. Sociologie de l'imaginaire libertaire., Thèse de sociologie, Pessin A. (dir.),Université Pierre-Mendès-France, Grenoble, 1998.

 

13/03/2026
Articolo

Sostienici

Clicca qui per sapere come sostenere il nostro lavoro, oppure effettua direttamente una donazione:

 

Chi siamo in breve

Il Centro Studi Libertari nasce nel 1976 con la duplice finalità della costruzione di un archivio per la conservazione della memoria dell'anarchismo e del ripensare l'anarchismo alla luce del contesto sociale in cui opera al fine di renderlo un punto di riferimento alternativo alla cultura dominante.

Il CSL aderisce alla rete nazionale RebAl, e al coordinamento internazionale FICEDL.

 

Newsletter

Vedi archivio newsletter

facebook youtube instagram

Centro Studi Libertari G. Pinelli APS | via Jean Jaurès 9, 20125 Milano | c.f. 97030450155 | p.iva 10247350969 | centrostudilibertari@pec.it
privacy | cookie